Patrick Banon (à droite de la photo), écrivain et essayiste, spécialiste des questions d’interculturalité et de diversités, associé à la chaire Management, Diversités et Cohésion sociale de l’Université Paris-Dauphine et expert en sciences des religions et systèmes de pensée, a invité les Elles du Groupe BPCE à voyager, dans le temps et dans l’espace, entre les mythes et les croyances qui ont façonné les comportements des peuples depuis environ 12 500 ans, pour nous éclairer (un peu) sur la représentation des femmes dans nos sociétés actuelles.

Inquiet quant au recul récent du droit des femmes, il voit néanmoins dans la globalisation, une formidable opportunité de redistribuer les cartes, de construire un nouveau modèle de société en réinventant notre rapport à l’altérité.

Un bouleversement sociétal qui commence par l’harmonisation de la relation féminin-masculin. Patrick Banon est clair : Pas de progrès en diversités et en relation avec autrui, sans créer au préalable les conditions de la mixité femmes-hommes.

Les Elles : Vous semblez inquiet quant à l’évolution du droit des femmes dans le monde, a-t-il réellement progressé ?

Patrick Banon : Oui, il y a des progrès et non, ils ne sont malheureusement pas définitifs et ne se répartissent pas équitablement partout dans le monde.

Je voudrais souligner la fragilité des progrès obtenus. Rien n’est vraiment acquis. Nous sommes encore à la merci de la moindre crise économique ou sociale qui conduirait à revenir sur des avancées des droits des femmes.

Le statut des femmes reste une variable d’ajustement des dysfonctionnements de la société ! Le Global Gender Gap Report de Davos indique que 2017 a été la première année de recul de l’égalité entre femmes et hommes – prévoyant un recul aussi de l’égalité dans le domaine du travail prévu pour 2234. Soit dans 216 ans !

L’année précédente, la parité économique était prévue dans 170 ans ; nous venons de perdre 46 ans de progrès ! Il faut s’en rendre compte.

Nous sommes dans un risque probable de backlash (retour en arrière, NDLR). Il y a une résistance réelle à toute mesure d’émancipation.

Tout bouleversement sociétal provoque un véritable contre-effet, tout simplement parce que l’inégalité de traitement, la distribution des rôles entre le féminin et le masculin organisent nos sociétés depuis plus de douze millénaires.

Cela va être extrêmement difficile de se défaire rapidement de ce modèle. Des lois sont indispensables mais ne seront pas suffisantes. C’est un travail de fond qu’il faut mener, un travail de pédagogie et d’exemplarité.

Aujourd’hui encore, deux tiers du travail mondial sont accomplis par les femmes mais celles-ci ne possèdent qu’un millième des richesses. Qu’est-ce que cela signifie ? Tout simplement que leur travail n’avait pas vocation à être rémunéré.

Les femmes ont été enfermées depuis des millénaires dans un système de don, don de la vie, don nourricier… Leur activité était considérée comme une activité non marchande, mais était pourtant indispensable à la perpétuation de la société, aux échanges commerciaux ou à l’établissement de la paix entre les tribus, notamment par des mariages exogamiques (mariage des femmes en dehors de leur groupe social, NDLR).

Aujourd’hui, l’inégalité de revenus entre femmes et hommes reste une réalité. Aucun pays n’est parvenu à instaurer la parité ou l’égalité réelle de revenus. La moyenne de l’Union Européenne accuse un différentiel de 42 %. Même en Islande, souvent montrée en exemple, subsiste encore un écart de revenu de 16 %.

Pourquoi remonter aussi loin ?

Tous nos systèmes de pensée actuels sont issus d’un long processus de sédentarisation qui a notamment conduit à l’émergence d’un système d’économie agricole, la conservation et l’accès d’un territoire nourricier étant au cœur des préoccupations humaines.

Auparavant, à l’époque de la cueillette/de la chasse, les groupes humains étaient en déplacement constant. Ils ne s’appropriaient pas le territoire et le territoire n’était pas lui-même nourricier.

À partir du moment où s’inscrit un processus de sédentarisation, il y a entre quinze et douze mille ans, les modes de vie se transforment, l’économie agricole et l’élevage s’organisent et le territoire nourricier se sacralise.

C’est la période de la bascule où les activités féminines et masculines sont redistribuées. Les hommes se sont appropriés le territoire de l’extérieur, les femmes, celui de l’intérieur.

Cette répartition se retrouve de façon très actuelle dans les métiers : 50 % des femmes travaillent dans 12 métiers sur 87 et ces 12 métiers sont des métiers dits de l’intérieur. Cette répartition des rôles féminin-masculin impacte la société dans son ensemble.

Il n’y a en fait, aujourd’hui, qu’environ 15 % des métiers qui soient mixtes. Les autres sont soit féminisés soit masculinisés. C’est à partir de ce rapport masculin/féminin que s’est construite l’échelle des différences entre les personnes : la sacralité du territoire nourricier contribue à définir le concept d’étranger, et pose la question de savoir qui a accès ou non à la terre nourricière.

La société se construit alors sur la ressemblance, ressemblance que le statut féminin permettait de garantir. La ressemblance devient le ciment de la société. Ce modèle change aujourd’hui sous l’impact de la globalisation de l’économie, de la mondialisation des religions et de la déterritorialisation des cultures.

Le territoire nourricier perd de sa sacralité. C’est au contraire les différences, la diversité des profils qui fait désormais le ciment d’une société.

Faut-il rappeler que les partisans d’une re-sacralisation du territoire, de l’édification de nouvelles frontières et d’un retour à une société de la ressemblance, sont souvent opposés à l’indépendance économique des femmes, à l’égalité réelle avec les hommes et à la mixité féminin-masculin ?

Sommes-nous condamnés à ce que notre modèle de société, pour le moins archaïque, reste ainsi figé ?

Avec la globalisation de l’économie, les territoires se désacralisent ; c’est le moment de revoir le rapport à la ressemblance et de changer le statut des femmes.

Il y a une petite fenêtre de tir, mais arrivera-t-on à se l’approprier ? 84 % du monde se définit encore par rapport à un style de vie traditionnel d’inspiration religieuse (quelle que soit la religion, le statut féminin y est différencié).

Il n’y aura donc pas de progrès en diversité, en altérité, en égalité femmes hommes, si nous ne parvenons pas d’abord à créer les conditions de la mixité. Le statut différencié des femmes est le verrou à faire sauter.

Si on ne s’y attaque pas, tout ce qu’on essayera de construire sera construit sur du sable. La mixité, l’égalité femmes hommes impactent bien au delà du seul statut des femmes.

En effet, les entreprises où il y a une répartition équitable entre hommes et femmes sont celles où il y a le moins de signalement de discriminations dans les autres catégories.

Une histoire d’éducation en somme ?

Les mythes, qui sont des récits-modèles d’une sorte de morale à respecter, ont perpétué de véritables fables de la différence entre femmes et hommes.

La femme considérée d’inspiration terrestre est représentée, comme celle à l’origine de ce qui est périssable. Le nouveau-né lui doit donc sa chair et ses os.

Alors que l’homme, d’inspiration céleste, apporte au nouveau-né son esprit. Ainsi, les personnages bibliques héroïques, patriarches, prophètes ou messies, sont supposés être nés de façon miraculeuse ou de mère stérile.

La femme, puisque terrestre, diffuse son impureté au risque de souiller les hommes, qui eux, célestes, seraient purs par essence. Incroyable mais vrai ! N’oublions pas que lors des périodes de menstruation, les femmes étaient séparées des hommes, recluses dans une chambre, ou dans une maison à l’écart du village, ou encore intégralement couvertes afin qu’elle ne contamine pas la collectivité !

Si aujourd’hui, je suis très inquiet c’est qu’il existe des marqueurs de séparatisme qui s’affirment. Une tendance grandissante à séparer les femmes des hommes, et à séparer les femmes entre elles en fonction de leur niveau de pudeur. La pudeur est en effet un marqueur de l’intégrité du corps féminin. La liberté de se vêtir, l’intégrité du corps n’appartiennent pourtant qu’à l’intimité d’une personne et ne devrait pas se mesurer au regard de la collectivité.

La pudeur ne doit pas devenir à nouveau un marqueur social qui séparerait les femmes couvertes, dites pudiques, de femmes non couvertes, décrites, par contraste, comme impudiques. Pourtant des magazines consacrent des pages de mode sur le thème du « retour de la pudeur », alors que H&M propose à sa clientèle une «mode pudique », Mark& Spencer propose une gamme de vêtements « modestes ».

C’est à dire destinés à des femmes qui ne commettent pas le péché d’orgueil d’immodestie et d’afficher leurs attraits féminins. Notons d’ailleurs que, des lors que les femmes ont été enfermées dans un système de don, elles ont été considérées comme étant un bien collectif. Évidemment, il est essentiel de s’émanciper de cette mythologie qui pourtant continue d’imprégner nos systèmes de pensée actuels.

Alors oui, il convient de faire évoluer l’éducation génération après génération, et d’installer un nouveau modèle sociétal, plus égal, plus juste et plus solidaire, émancipé de millénaires d’apartheid du féminin. Mais il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’accomplir un bouleversement sociétal inédit.

On n’a jamais connu de sociétés où le sexe féminin était le sexe officiel et le sexe masculin rendu invisible. Je vous rappelle que les Amazones n’ont jamais existé …

Comment l’entreprise peut-elle contribuer au changement ?

A partir du moment où les sociétés sont inquiètes pour leur identité, elles se rassemblent à nouveau par ressemblances. La tentation communautariste exprime la fragilité individuelle des identités, mais résulte aussi de la peur de disparaître sous l’effet de la globalisation des cultures.

Le monde du travail devient l’espace ultime de rencontre d’une diversité de profils rassemblés autour du projet collectif que représente l’entreprise.

L’entreprise est sans doute le dernier espace où chacun dans ses différences est obligé d’aller à la rencontre de l’Autre. Dans cette nouvelle responsabilité de l’entreprise, la mixité est un élément essentiel.

Le modèle managérial qui va innover, anticiper et accompagner ces nouvelles réalités, a la capacité d’imprégner au delà de l’entreprise, la société toute entière.

 

Source: Les elles de BPCE – 16/10/2018

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